FRATRIE : SINGULARITÉ ET MULTIPLICITÉ DU LIEN

Les liens au sein de la fratrie en psychologieBien souvent, le lien fraternel constitue une ressource pour les frères et sœurs lorsque la fonction parentale se retrouve désorganisée ou bien vacante. La fratrie offre alors une stabilité et une permanence en assurant à ces enfants une fonction de soutien qui permet de préserver l’unité familiale d’un émiettement et d’une désorganisation psychique et réelle trop importante.

LA FRATRIE DANS LA SOCIÉTÉ POSTMODERNE

Elle mobilise de multiples ressources et revêt une fonction de suppléance parfois nécessaire à la cohésion du lien familial. Ce lien relève à la fois d’une complexité et d’une évidence qui reste souvent de l’ordre du non questionné. De quoi est fait ce lien ? Que constitue-t-il pour les enfants ? Comment s’organise-t-il ? Qu’advient-il lorsque la fonction parentale se retrouve défaillante ? L’étude des relations parents-enfants a longtemps éclipsé l’importance et la spécificité de la fratrie. Mais le basculement du statut d’enfant-proie à celui d’enfant-roi a permis aux modèles de la psychologie et de la psychothérapie d’entreprendre l’exploration de la configuration des liens fraternels afin de les appliquer à l’étude de la construction de la personnalité chez l’enfant.

Le lien fraternel constitue l’un des trois grands axes majeurs de la structure familiale aux côtés du lien conjugal et du lien parental. Il joue un rôle déterminant dans la vie intrapsychique, affective et sociale du jeune sujet. L’intérêt théorico-clinique qu’on lui porte aujourd’hui est le résultat de situations spécifiques, inhérentes au réaménagement des rôles et statuts au sein de la dynamique familiale. Les représentations de la famille ont évolué au gré des différentes révolutions sociales, politiques, culturelles et intrafamiliales propres à l’ère postindustrielle. En effet, la société postmoderne bouleverse l’organisation et les statuts des nouveaux acteurs au sein du noyau familial. L’augmentation des divorces, du nombre de familles monoparentales ou recomposées, figurent parmi les principaux changements favorisant l’apparition de nouveaux enjeux au sein de la configuration moderne de la famille. Cette nouvelle cohabitation pousse les demi-frères, demi-sœurs ou enfants n’ayant pas de lien de sang à connaitre et participer à l’expérience d’un nouveau vivre ensemble sous le même toit.

Les études consacrées à la famille contemporaine nous permettent de constater que le rôle parental des ainés s’est amoindri. Les sociétés mettant l’accent sur l’individualisme ont eu pour effet de centrer l’attention parentale sur l’enfant en fonction de ses attentes, besoins et désirs, afin de lui procurer les ressources nécessaires à son bien-être physiologique et psychique. Aussi, si le nombre d’enfants par couple tend à diminuer, il en est de même pour l’écart d’âge. De ce fait, les enfants issus de fratrie traversent parfois les étapes cruciales de leur développement identitaire au même moment que leurs frères et sœurs. En conséquence, il apparait une forme de jalousie fraternelle plus importante que par le passé. Le rapprochement des naissances, la répartition des sexes et du nombre d’enfants par foyer, déterminent les rôles et fonctions attribués aux membres de la famille ainsi que la qualité des interactions entre parents, enfants et fratrie.

L’expérience fraternelle joue un rôle prépondérant dans la construction de la personnalité chez l’enfant via le processus d’identification et de différenciation. Sa place au sein du système familial lui est propre. Selon Alexandra Tsoukatou, docteur en psychologie clinique et psychopathologie, « le premier enfant se vit comme l’enfant de l’amour, le deuxième celui de la désillusion et le troisième risque d’être celui de la séparation »[1]. Cette vision de la fratrie plutôt négative suggère que les relations fraternelles découlent en grande partie des interactions et attitudes parentales à l’égard des enfants

LA DYNAMIQUE FRATERNELLE AU FIL DU TEMPS

Au fil du temps, les liens fraternels se font, se transforment, se défont et se retrouvent. La relation fraternelle se forge dans les liens qu’elle tisse au quotidien et qui permettent de nourrir le besoin d’appartenance au groupe et d’enrichir les rapports spécifiques et singuliers qu’entretiennent frères et sœurs.

Si la fratrie ouvre à l’enfant la voie vers la singularité, elle se fonde en premier lieu dans la complexité et la multiplicité des échanges fraternels qui constituent un espace-temps à part entière. Elle représente un temps et un lieu uniques pour l’enfant, une expérience groupale et individuelle revêtant un caractère personnel. La naissance des frères et sœurs va permettre à l’enfant d’acquérir une identité au sein-même de la fratrie. Si la chronologie qu’impliquent les naissances institue un ordre dans la fratrie allant de l’aîné, au cadet, et éventuellement au puîné, elle situe et place pourtant tour à tour les frères et sœurs comme aînés et cadets l’un de l’autre, le tout dans un processus d’identité fraternelle multiple. Par conséquent, les rôles et fonctions qui incombent aux différents membres de la fratrie sont loin d’être figés. La dynamique familiale et fraternelle les modifie et les redéfinit dans l’histoire familiale comme dans leur propre histoire.

LE FRÈRE ET LA SŒUR : LE DOUBLE, LE TIERS, LE RIVAL, LE PARTENAIRE

Au sein de la fratrie, chaque enfant va devoir s’affirmer en tant qu’individu original et différent de ses frères et sœurs. « Nos différences ne nous rendent jamais totalement étrangers l’un de l’autre, de même que nos ressemblances ne font pas de nous des êtres identiques ».[2] Ce passage emprunté à un ouvrage de la sociologue française Monique Buisson montre bien l’ampleur de ces enjeux identitaires mis en acte par la fratrie dans une forme de va-et-vient permanent, venant questionner la notion d’altérité et de similitude intervenant dans la dynamique fraternelle.

Le problème de la différenciation entre frère et sœur prend une dimension plus importante dans certains cas comme les situations de gémellité ou bien lorsque les enfants présentent un écart d’âge réduit. Dans ce contexte, l’impératif de différenciation pouvant engager sur la voie de l’individualité originale et unique est crucial.

Les frères et sœurs sont les uns pour les autres autant d’alter ego dans le processus d’identification et de différenciation. Ils représentent un objet de rivalité, un autre à la fois aimé et haï. La fratrie ouvre donc la porte sur les fondements de l’identité sociale. Le tiers représenté par le frère ou la sœur, imposé par nature, amène l’enfant à s’insérer dans la dynamique de ce groupe d’appartenance et à y développer des liens tout en préservant son individualité. La fratrie est le premier lieu où s’entremêlent deux versants de l’identité à la fois personnelle et sociale.

Gabrielle LUCIANI

[1] Tsoukatou Alexandra. « Lien fraternel, de la psychanalyse aux mythes et aux systèmes ». Thérapie Familiale, 2005/1 Vol. 26, p. 55-65

[2] Buisson, M., (2003). La fratrie, creuset des paradoxes. L’Harmattan, Paris.