LA FRATRIE AU REGARD DE LA PSYCHANALYSE

FREUD ET LE LIEN FRATERNEL

La fratrie au regard de la psychanalyseLa question du fraternel n’est pas étrangère à Freud : issu d’une fratrie de dix enfants, il sera l’ainé de six frères et sœurs après le remariage de son père et aura cinq enfants. De plus, il a choisi comme pivot central de la psychanalyse l’un des seuls fils uniques en apparence de la mythologie grecque, Œdipe.

La fratrie n’est pas exclue de ce mythe, au contraire, elle en est le fruit. En effet, Œdipe est le père et le demi-frère de ses propres enfants. L’analyse de la fratrie par Freud entre en lien avec son propre vécu et ressenti de son histoire familiale et fraternelle. Dans la lettre à Fliess du 3 octobre 1897, Freud suggère la présence de la silhouette du frère autour de la figure maternelle : « Tout me fait croire aussi que la naissance d’un frère d’un an plus jeune que moi avait suscité en moi de méchants souhaits et une véritable jalousie enfantine et que sa mort (survenue quelques mois plus tard) avait laissé en moi le germe d’un remords »[1]. Cette lettre fait écho au décès de son frère cadet Julius qui l’a profondément marqué. On peut penser qu’il y évoque ses remords : quand il y a mort précoce du frère, les remords du survivant deviennent une partie de l’identité du sujet.

La fratrie apparait tout au long de l’œuvre de Freud, dans Cinq psychanalyses[2], où les sœurs de « l’Homme aux rats », de Hans et de « l’Homme aux loups », jouent un rôle central dans l’analyse. Dès 1900, dans L’Interprétation des rêves, Freud écrit que l’enfant éprouve des désirs de mort souvent inconscients envers le frère ou la sœur qui s’actualisent dans les rêves.

Le cas clinique des Cinq psychanalyses de Freud révèle l’importance de la fratrie dans l’histoire subjective infantile. Le cas du petit Hans a permis d’approfondir l’élaboration de théories sexuelles en même temps que les conflits œdipiens chez le jeune enfant. À la naissance de sa sœur, le petit Hans fait l’apprentissage de la jalousie pour celle qu’il considère comme sa rivale. Lorsque sa mère donne le bain à sa petite sœur, Hans imagine qu’elle pourrait la laisser tomber dans l’eau et qu’elle en mourrait. Aux réprimandes du père, Hans lui répond que s’il n’a pas le droit de tuer sa sœur, il peut toujours le penser. Hans comprend que la mise en mots de son désir de meurtre exprime là un fantasme que l’autre peut entendre sans en souffrir dans le réel. Ainsi Hans accède à la différence entre le penser et le faire, voie royale vers la symbolisation. Dans son vœu de mort sur la petite sœur, il exprime son désir de garder sa mère exclusivement pour lui. Le cas du petit Hans traite des désirs et plaisir fondamentaux de l’inceste et du meurtre. Le père et la sœur représentent les rivaux empêchant la réalisation de l’inceste avec la mère.

En 1913, Totem et tabou donne à Freud l’occasion de placer le lien fraternel comme prototype du lien social en référence au meurtre du père de la horde primitive. Les frères de la horde primitive tuent le père tout-puissant, leur interdisant de jouir de l’amour de la mère et des sœurs. L’interdit de l’inceste est au centre de la relation fraternelle. Les sentiments incestueux du frère vis-à-vis de la sœur ne sont pas seulement dus à un déplacement œdipien. Ils peuvent traduire et constituer une dynamique conflictuelle à part. Le lien fraternel mélange le langage tendre et sexuel au cours de l’enfance et de l’adolescence. Les jeux érotiques résultent en partie de la proximité et de l’intimité qui s’entremêlent dans les relations fraternelles. Dans cette perspective, Freud décrit en 1918 dans le cas de « l’homme aux loups », la relation incestueuse que son patient entretenait avec sa sœur de deux ans son ainée. Le souvenir d’un jeu érotique auquel ils participaient tous deux témoigne de la trace du traumatisme éprouvé suite à cette séduction précoce.

En 1916-1917, dans Conférences d’Introduction à la Psychanalyse, XIII, Freud insiste sur la haine et la violence qui précédent les relations fraternelles : « Le jeune frère n’aime pas nécessairement ses frères et sœurs, et généralement il ne les aime pas du tout…les raisons de ces conflits sont le désir de chacun de monopoliser à son profit l’amour des parents, la possession des objets et de l’espace disponible »[3]. La relation de l’enfant avec ses frères et sœurs est à rattacher à la relation qu’il entretient avec ses parents et dont il dépend. Les relations envers les parents sont régies par des attitudes de rivalité, d’envie et de jalousie et de compétition pour leur amour. Aussi, l’amour parental déchirerait les enfants dans une lutte acharnée pour demeurer l’unique objet d’attachement et d’amour des parents.

Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud considère que la naissance d’un nouvel enfant est une preuve de l’infidélité parentale. La psyché des parents renferme les enfants imaginaires précédant la naissance du bébé, qui devront trépasser pour que puisse naître un enfant réel avec une identité propre. La notion de rival, déjà présente avant même leur naissance, se réactualise chez le frère qui voit grandir dans le ventre maternel son ennemi naturel. Cette autre menace sa place dans le regard de la mère. La naissance du frère ou de la sœur est à considérer comme un véritable traumatisme pour le narcissisme primaire de l’enfant qui doit renoncer à ses fantasmes d’omnipotence infantile.

Dans son étude réalisée en 1919, « Un enfant est battu », Freud évoque le fantasme de mort sur les frères et sœurs. Dans la phrase : « mon père bat cet enfant que je hais »[4], l’enfant peut comprendre que par cet acte le frère ou la sœur battu est désaimé du père et signifie que toute l’affection du père peut être reportée sur lui. On peut y voir pour l’enfant la représentation et la réalisation par procuration des pulsions sadiques sur le frère. L’enfant battu dans le réel par le père vient corriger l’obligation pour lui de partager l’amour de ses parents, si bien que l’image du père battant cet enfant haï lui plait et le restaure narcissiquement.

Par la précocité de l’expérience liée à la naissance d’un frère, ce traumatisme réactive les difficultés du lien à l’objet primaire et engage les devenirs du fonctionnement psychique. Cela peut induire des formations caractérielles, des défaillances représentatives, voire de la somatisation. Pour le frère qui regarde le nouveau-né dans les bras de la mère, celui-ci va personnifier son Moi-idéal. L’enfant veut être à sa place, le nouveau venu est identifié au phallus maternel. Mais si le frère est le représentant du non Moi, de l’étranger, de l’intrus, il est aussi ce familier qui est le plus fidèle représentant du Moi. Le frère, alter ego, est en effet la représentation parfaite du double.

Gabrielle LUCIANI

[1] Freud S., La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 194

[2] Freud, S., (1909). Cinq leçons sur la psychanalyse. Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2004

[3] Freud S., (1916-1917). Conférences d’Introduction à la Psychanalyse, XIII, Conférence Paris. Petite Bibliothèque, Payot, 1965, p.189

[4] Freud S., (1919). «Un enfant est battu», Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles, in Névrose, psychose et perversion, Paris ; PUF, 1973, p. 219-243.