LE LIEN FRATERNEL

CONSTRUCTION ET ORGANISATION DU LIEN FRATERNEL

Le lien fraternel en psychologieL’évolution du modèle psychanalytique apporte de nouvelles considérations sur la configuration du lien fraternel. L’approche psychanalytique freudienne axe davantage la relation fraternelle autour de l’opposition au sens de « rivalité » pour l’amour des parents.

Si la rivalité fraternelle renvoie en grande partie à la problématique œdipienne, on peut se demander si elle ne se fonderait pas aussi sur la frustration. Selon la psychologue Paulette Cahn[1], le lien fraternel est le lieu du premier vécu de frustration. L’enfant voit en l’arrivée d’un frère et d’une sœur, le basculement de son statut d’enfant unique à celui d’aîné de la famille. Cette frustration essentiellement affective produit un mouvement de contre réaction. Par identification à la mère, le passage du désir de mort engendre une attitude tendre et bienveillante pour le frère, et crée les bases d’une solidarité. L’amour fraternel viendrait court-circuiter un temps les affects de la jalousie fraternelle. Aussi la frustration est d’une importance capitale, car elle est l’expression d’une recherche d’un équilibre dans les relations et les échanges entre les différents membres d’une famille. La fratrie face à la perte des parents peut assurer une continuité des liens et préserver ainsi l’unité familiale d’un morcellement de la dynamique de la famille, en assurant une cohésion fraternelle.

Alberto Eiguer, thérapeute familial psychanalytique, insiste davantage sur la dimension narcissique de l’amour fraternel. On peut dire « qu’aimer son frère c’est comme s’aimer ». Le lien fraternel se forme sur un pôle narcissique dans la construction de la personnalité chez l’enfant. Cette relation renverrait à des représentations archaïques et des fantasmes de groupe induits par les échanges intrapsychiques intervenant dans la famille. Pour lui, le lien fraternel est l’expérience des identifications, des alliances, des secrets, de la transmission de la loi et de l’apprentissage.

Le concept d’intrusion évoquant le complexe fraternel chez Lacan apparait dans son ouvrage de 1938, Les complexes familiaux. Il étudie la dynamique entre frères et sœurs selon différents aspects. Pour lui, la jalousie fraternelle est une identification mentale. La reconnaissance d’un rival représenté par le frère est un autre objet dans le mode de relation intrapsychique de l’enfant. Il explore aussi l’imago du double narcissique au sein de la relation fraternelle, via la thématique du stade du miroir. L’impact de l’intrusion du rival est étudié en fonction de la naissance du frère et de la sœur intervenant durant le sevrage ou dans une période postœdipienne. De plus, le complexe fraternel lui donne la possibilité d’étudier la structuration narcissique dans la paranoïa en abordant sous un angle plus paranoïde la thématique de l’intrusion, de l’influence, du double et des transformations délirantes du corps.

Dans son ouvrage Le complexe fraternel, René Kaës s’interroge sur la question du complexe d’Œdipe en définissant l’organisation psychique et inconsciente du sujet en tant que frère ou sœur, dans ses conflits intrapsychiques et intersubjectifs. L’auteur propose une première définition du complexe fraternel comme étant « l’ensemble organisé de représentations et d’investissements inconscients, constitué à partir de fantasmes et de relations intersubjectives dans lesquels la personne prend la place de sujet désirant. Cette organisation fondamentale se constitue des désirs amoureux, narcissiques et objectaux vis-à-vis de cet autre et par lequel le sujet se reconnait comme étant le frère ou la sœur. La représentation inconsciente des places qu’occupe le sujet se structure à partir de l’objet du désir de la mère et du père. »[2] En partant de la clinique, il nous expose la cure d’un de ses patients au cours de laquelle il sera confronté à la nécessité d’analyser le conflit fraternel autrement que comme résultant d’un déplacement ou d’un évitement du conflit œdipien. C’est à partir des difficultés rencontrées dans cette cure qu’il revisite les écrits sur le fraternel de Freud, Laplanche et Lacan. Aussi, il nous montre la difficulté de la prise en charge des processus primaires. Son approche est d’autant plus pertinente qu’elle rend compte des mouvements contre transférentiels enclins à privilégier l’Œdipe au détriment d’enjeux d’identifications précoces et du triangle préœdipien.

LE LIEN FRATERNEL DANS LE TRIANGLE RIVALITAIRE PRÉŒDIPIEN

Freud a mis l’accent sur le retournement de la rivalité et de la haine en amour pour son semblable. Kaës l’a défini comme une idéalisation projective narcissique désexualisée de l’image du semblable avec la fonction défensive contre la séparation, la différence des générations et des sexes. Elle présuppose qu’il y ait une possibilité d’interchangeabilité. C’est la fratrie en tant qu’équivalent du phallus maternel, soutenue par les fantasmes d’auto-engendrement et d’androgynie tels que Cocteau les a illustrés dans Les enfants terribles. L’homosexualité fraternelle préœdipienne bute sur le fantasme de la scène primitive et sur la représentation œdipienne des origines. Elle protège de l’angoisse de castration et contient les fantasmes destructeurs prégénitaux. Elle diffère, pour Lacan, de la relation homosexuelle au Père dans l’Œdipe qui naît chez le garçon sous la forme d’une rivalité quasi fraternelle. L’homosexualité narcissique originaire est présente en chacun de nous dans la relation au double primordial, empreinte d’inquiétante étrangeté.

C’est à partir du double narcissique, qui constitue le premier mouvement de différenciation dans le corps-à-corps maternel, que s’effectue le dédoublement de la bisexualité dans le lien fraternel. On peut penser au mythe de Narcisse revisité par Pausanias le Périégète[3] où le héros, désespéré par la perte de sa sœur jumelle, se noie en voulant retrouver l’unité à travers son propre reflet. Ce mouvement possède également une dimension d’ambivalence, car le double narcissique peut représenter le Moi-idéal à travers l’image de son semblable, dont la mère est le premier réceptacle, mais dont le frère ou la sœur peuvent s’y substituer. Frère et sœur sont ainsi des vecteurs permettant de voyager entre fantasmes et réalité, tout en amorçant un travail de différenciation. Le fantasme de bisexualité au sein de la fratrie permet alors de nier la perte de l’objet maternel. Il est capable de contourner et d’atténuer les angoisses d’intrusion phallique de l’imago maternelle bisexuelle et toute-puissante en instaurant une nouvelle unité. Aussi, la bisexualité adelphique ouvre la perspective de la différence des sexes. En préfigurant le complexe d’Œdipe, l’inceste fraternel peut se lire comme un inceste bisexuel : le frère et la sœur sont investis comme substitut de l’objet maternel.

ACCÈS ET OBSTACLES AU COMPLEXE ŒDIPIEN

La passion fraternelle se déploie à travers la rivalité précoce entretenue dans le même espace corporel et psychique maternel, symbolisée par la lutte pour le sein nourricier. La violence, la haine et l’amour adelphique puisent leur origine dans l’imaginaire de l’unité et de la non-séparation. Toutefois, on peut s’interroger sur le rapport du complexe fraternel au complexe œdipien, dans la mesure où celui-ci peut favoriser ou freiner l’accès à l’Œdipe.

Dans ses écrits, Paul-Claude Racamier développe la notion de l’antœdipe[4], qui désigne simultanément la relation objectale duelle et non triangulée du registre préœdipien, ainsi que l’opposition à l’Œdipe, faisant obstacle à l’intégration de la Loi et des interdits. Dans cette perspective, les alliances fraternelles, qui sont fondées sur un ensemble de dénis, permettent de neutraliser le stade de la haine et de la désintrication pulsionnelle. Toutefois, la dimension de la séduction narcissique, dans laquelle évoluent les enjeux psychiques de la fratrie, peut influer et modifier le cours des investissements objectaux. D’une part, elle peut bloquer l’accès au complexe d’Œdipe lorsque l’enfant demeure aliéné à l’objet représentant l’imago maternelle au sein de la fratrie et que le processus de différenciation ne peut s’opérer. D’autre part, la rivalité fraternelle pose la question de l’intrus, à la fois semblable et différent. À travers la présence du frère ou de la sœur, l’enfant réalise qu’il n’est plus l’objet d’amour exclusif et qu’il doit faire face à cet « autre de la mère ». Ce rival phallique pose la question de l’altérité, et l’amène à transposer sa relation objectale en dehors de la figure maternelle. Cette triangulation rivalitaire accélère le processus de différenciation et préfigure ainsi l’accès au complexe d’Œdipe.

Les enjeux du complexe fraternel peuvent être repérés dans les mouvements transférentiels, mais aussi dans le choix d’objet amoureux, notamment dans certains conflits répétitivement organisés autour de cette dimension narcissique phallique rivalitaire. Si la rivalité fraternelle est contenue dans l’espace familial, elle peut se répercuter dans l’espace social. La sphère publique offre un lieu d’expression idéal où peuvent s’exprimer les conflits narcissiques hérités du complexe fraternel. Les liens créés entre les différents membres d’un groupe constituent un espace dans lequel peut se rejouer le complexe fraternel. Dans l’histoire même de la psychanalyse, les Sociétés Psychanalytiques ont été la scène privilégiée de violences narcissiques et de la lutte d’affiliation en l’honneur du père de la psychanalyse. La problématique fraternelle de Freud a résonné sur la psyché de ses confrères psychanalystes, comme en témoignent les affrontements rivalitaires passionnés, homosexuels et fratricides qui se sont joués dans ses collaborations avec Fliess puis avec Jung.

Gabrielle LUCIANI

[1] Cahn, P., (1962). La relation fraternelle chez l’enfant. Éditions Presses universitaires de France. Bibliothèque de psychanalyse et de psychologie clinique. 1962. (Psychologie de l’enfant, Psychanalyse, Éducation) de CAHN Paulette (Broché – 1962)

[2] Kaës René, « Introduction » Le complexe et le lien fraternel, in Le Divan familial, 2003/1 N° 10, p. 13. DOI : 10.3917/difa.010.0011

[3] On peut retrouver ce court récit dans le livre IX de la Description de la Grèce, écrit au IIsiècle.

[4] Racamier, P.C., Antœdipe et ses destins, A.PSY.G. Éditions Paris – 1989